Dans Dénouer, Petite philosophie pratique de la médiation, François Jullien propose une réflexion originale sur la manière de sortir des conflits. Son propos n’est ni juridique, ni psychologique, ni managérial : il est philosophique. Pourtant, une parenté frappante apparaît avec l’approche systémique de Palo Alto et la notion de changement.
En effet, l’auteur pense la médiation comme les systémiciens pensent le changement, non pas en cherchant la cause, mais en transformant la configuration.
Regardons d’un peu plus près quels sont ces points communs ? J’en vois trois.
Avec Palo Alto, nous considérons que les conflits interpersonnels ne viennent pas de “ce qui ne va pas” chez les personnes, mais de la manière dont leurs interactions se sont construites. François Jullien adopte exactement ce point de vue, lorsqu’il parle de « potentiel de situation ». Il ne cherche jamais un coupable, ni une faute, ni une vérité à établir. Il cherche à comprendre comment la situation s’est nouée. Pour lui, le conflit n’est pas une opposition de volontés, mais une configuration devenue rigide. Un systémicien Palo Alto, parlerait d’une dynamique relationnelle qui s’auto-alimente dans une logique répétitive. C’est le fameux ‘’toujours un peu plus de la même chose qui ne marche pas mais que l’on s’entête à répéter’’.
Ainsi, le conflit n’est pas un problème à résoudre mais une situation à transformer. C’est là le premier point commun.
Mais que propose concrètement l’auteur pour transformer une situation conflictuelle ?
Tout d’abord, il secoue la notion de compromis, qui pour lui ne mène à rien, ne change rien. Chacun lâche quelque chose, fait une concession, accepte une demi-mesure, mais dans le fond, tout le monde garde son point de vue, sa position. Le résultat est fragile même quand on parle d’un accord gagnant-gagnant, car avec le compromis, nous restons dans le rapport de force. Il y aura nécessairement un gagnant et un perdant.
Dans cette perspective, le compromis est donc, pour le systémicien, un changement systémique de type 1. Plus on essaye de changer et plus on fait de la même chose. On cède mais on ne sort pas du conflit. C’est le second point commun.
Quel serait alors un changement systémique de type 2 (un changement du changement) propre à dénouer les conflits ?
François Jullien propose une autre piste qu’il appelle le « compossible ». La racine est la même mais la démarche est très différente. Quelle en est l’idée ? Partir du conflit bien sûr, mais pas en se disant que l’on va lâcher ou obtenir quelque chose mais faire émerger une nouvelle configuration. Faire évoluer la perception de la situation, coconstruire une issue encore non envisagée, ouvrir une autre perspective qui fera radicalement changer les attentes et les conceptions. Le compossible ne résout pas le problème, il le rend caduc en modifiant la perception de la configuration qui le produit. Voilà, ce qui pour un systémicien, s’appelle un recadrage, c’est le 3ème point commun.
Ainsi, lire Dénouer – Petite philosophie pratique de la médiation, c’est lire une version philosophique de la notion de changement systémique selon l’école de Palo Alto. Les mots diffèrent, mais la logique est la même : un conflit ne se règle pas. Il se transforme. Et il se transforme en modifiant la configuration qui le produit.
C’est pourquoi Dénouer est plus qu’un livre sur la médiation. C’est un ouvrage sur la notion de changement systémique … écrit en langue philosophique.



