J’ai lu Transports physiques d’Etienne Klein, c’est renversant ! Il y a une réelle proximité conceptuelle entre la physique contemporaine et l’approche systémique, interactionnelle et stratégique de Palo Alto, dans la manière de nous inviter à dépasser les cadres explicatifs ordinaires et d’insister sur la dimension fondamentalement relationnelle de toute réalité.
Mais prenons d’abord le temps de présenter rapidement l’auteur : Etienne Klein est ingénieur en physique, essayiste, vulgarisateur scientifique et producteur de radio français. Il s’intéresse à la philosophie des sciences et se fait connaître pour son activité de vulgarisation des questions soulevées par la physique contemporaine, notamment par la physique quantique et la physique des particules.
Dans son ouvrage, il nous invite à méditer sur le phénomène d’intrication quantique. Qu’est-ce qui se cache derrière cette formule abstraite ? Ce sont deux particules corrélées qui manifestent des comportements coordonnés malgré une séparation spatiale considérable. Ces phénomènes ne s’expliquent plus à partir de causes locales simples, mais exigent de penser en termes de relations globales, de configurations et de systèmes.
On pourrait dire, si on a un peu d’humour :), que les systémiciens constatent quotidiennement ‘’des intrications quantiques’’. Pour eux, les symptômes humains ne s’interprètent pas de manière isolée : un adolescent qui se replie sur lui-même ne « porte » pas un problème individuel, mais participe à une dynamique relationnelle plus vaste, parfois stabilisée par les interactions familiales. De même, les conflits au sein d’une équipe ne résultent pas de la seule personnalité de quelques individus, mais d’un système d’ajustements réciproques, de règles implicites et d’attentes mutuelles. Dans ces situations, comme en physique moderne, l’explication pertinente n’est pas linéaire mais contextuelle, et c’est l’ensemble des relations qui devient porteur de sens.
La nécessité d’intégrer le contexte s’illustre aussi par la façon dont les deux domaines (la physique quantique et l’approche systémique) pensent le rôle de l’observateur. Etienne Klein rappelle que, dans certaines expériences quantiques, les propriétés d’une particule, c’est à dire sa trajectoire ou même son état, dépendent des modalités de mesure que l’on choisit. L’observateur n’est plus extérieur au phénomène : il en est un élément constitutif. Le parallèle avec l’intervention systémique, interactionnelle et stratégique, est frappant. En thérapie familiale, la simple présence du praticien modifie les échanges, fait émerger de nouveaux comportements ou révèle des alliances jusque-là invisibles. L’observation devient déjà une intervention, tout comme, en physique, la mesure devient un acte qui transforme ce qu’elle cherche à saisir.
A la lecture de cet ouvrage, nous pouvons affirmer que la physique contemporaine et la pensée systémique convergent vers un même constat : comprendre un phénomène, qu’il s’agisse du mouvement d’une particule ou d’un blocage relationnel, exige de renoncer aux causalités simples, d’intégrer l’environnement dans lequel le phénomène prend forme, et d’assumer que tout regard posé sur le réel participe, à un degré variable, à la dynamique qu’il prétend décrire. Cette convergence, qui relie sans les confondre les sciences du monde matériel et celles du comportement humain, souligne combien penser en termes de systèmes, de relations et de perspectives, devient une condition indispensable pour appréhender la complexité du réel.



