J’ai lu Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson dès sa parution, en 2011. J’avais été saisi par la puissance du récit, la netteté des aphorismes. L’auteur raconte six mois passés seul dans une cabane, au bord du lac Baïkal. Le livre se lit souvent comme une ode à la solitude, à la lenteur, à l’ascèse, une fuite du monde et ce n’est pas faux. Mais en le relisant récemment, avec un regard plus systémique et interactionnel, une autre évidence s’est imposée :
Et si l’isolement n’était pas une esquive de notre monde, mais une manière radicale de s’y adapter ?
L’auteur quitte en effet un système saturé, notre société : surstimulation permanente, bruit informationnel constant, accélération du temps, injonction à produire, communiquer et performer toujours plus. Il suggère que nos sociétés tentent de soigner leur malaise existentiel en aggravant leurs symptômes : toujours plus de vitesse, de connexion, de bruit.
Face à cela, Sylvain Tesson ne fuit pas, il cesse d’y répondre. Il opte pour un geste radical (que l’école de Palo Alto qualifierait de » 180° « ) : changer de contexte pour voir ce que produit un autre régime d’existence.
Lire Dans les forêts de Sibérie à travers le prisme de l’approche systémique, c’est observer une expérience de changement de cadre. Concrètement, un nouvel environnement qui implique de nouvelles interactions, qui favorisent l’émergence d’un nouveau système auto-régulé. Décrivons tout cela, sans chercher l’exhaustivité.
Installé dans sa cabane, celle-ci n’est pas un simple abri en rondins. Elle est l’architecture maitresse d’un nouveau système. Elle devient une frontière structurante : dedans / dehors, essentiel / superflu, proche / lointain. Elle réduit la complexité du monde et, ce faisant, transforme le comportement de l’homme qui l’habite. Il expérimente une réponse à la fureur du monde par une non-réponse, que nous appelons communément solitude.
Paradoxalement sa solitude n’est pas une absence de relations. Au contraire, l’auteur est en relation constante avec le lac, le froid, la lumière, les animaux, ses livres, son corps, le silence, et même les autres humains – ceux de passage, ou ses voisins situés « juste à côté » … à 150 kilomètres. On peut même affirmer que le système cabane est riche en interactions. Mais alors comment ce système s’auto-régule-t-il ? Quelles sont les interactions qui lui permettent de maintenir son équilibre, son homéostasie ?
De mon point de vue c’est le rapport au temps qui stabilise le système
Dans la cabane, le temps cesse d’être un objet à chronométrer, à découper, à maitriser, à optimiser. Il devient une substance à laquelle il faut s’adapter. Tesson ne le contrôle plus : le temps c’est le cycle du gel et du dégel, de la nuit et de l’aube, de la lente rotation du soleil. Il écrit ainsi : « Je vis ici au royaume de la prévisibilité. Chaque jour s’écoule, miroir de la veille, esquisse du lendemain. » Ce temps cyclique devient un régulateur fondamental du système. Il stabilise l’expérience, produit une d’homéostasie, rend possible une solitude pleine d’interactions, habitée, qui ne dissout pas la personne.
Au fond, lire Dans les forêts de Sibérie met en lumière un choix stratégique : Quand un système devient trop complexe, trop rapide, trop bavard, la solution n’est pas d’ajouter ou de soustraire pour mieux le gérer mais d’en créer un autre, plus simple et c’est peut-être ce geste-là qui le rendra à nouveau supportable.



