Ce qui définit un problème tient autant à sa réalité qu’à la manière dont nous choisissons de le regarder. Cette idée selon laquelle « le symptôme peut cacher le système » pourrait servir d’épigraphe au dernier livre d’Éric Vuillard.
À première vue, Les Orphelins raconte l’histoire de Billy the Kid. Pourtant, après quelques pages, une évidence s’installe : le héros disparaît progressivement derrière quelque chose de plus vaste. Ce n’est plus un homme que nous observons, mais un enchevêtrement de relations, de rapports de force, de récits et d’intérêts qui produisent son existence, son errance, sa souffrance.
Pour un lecteur familier de l’approche systémique, ce déplacement du regard est essentiel. Il marque le passage d’une lecture centrée sur l’individu (le symptôme) à une lecture centrée sur les interactions (le système). La question n’est plus : Pourquoi Billy the Kid est-il devenu un hors-la-loi ? Elle devient : Quelles interactions ont produit Billy the Kid ?
Billy, sous la plume de Vuillard, est le symptôme de ces interactions. Avec une approche linéaire classique le symptôme est souvent compris comme une défaillance, une anomalie. Pour un systémicien, au contraire, c’est une solution, une réponse adaptative (souvent coûteuse) à un environnement marqué ici par la pauvreté, l’abandon, la violence économique où la loi sert d’abord et toujours les intérêts des plus puissants. Dit autrement, Billy ne dysfonctionne pas. Il fonctionne parfaitement… dans un système profondément dysfonctionnel auquel il tente de survivre.
Cette inversion est fondamentale pour décoder toute la complexité qui se joue derrière le mythe de Billy the Kid.
Regardons cela d’un peu plus près, notamment sous l’angle de « Billy le coupable désigné »
L’Ouest américain décrit par Vuillard est un système autorégulé par l’influence des grands propriétaires, par les intérêts financiers et le tout qui contrôle les autorités locales. Tout est fait pour préserver cette mécanique, cette logique sociale. Voilà une belle homéostasie. Or, lorsqu’un système produit des tensions qu’il ne peut reconnaître, il devient utile pour lui de les concentrer sur une figure identifiable. Pauvre Billy ! avec le regard du systémicien, tu n’es plus l’héroïque hors la loi que nous adulions enfants parce que sous le charme des mythiques récits du far west. Non Billy ! en te désignant responsable de tous les maux du moment, le système évite de remettre en question ses propres règles de fonctionnement. Tu n’es qu’un mécanisme de régulation que nous appelons le patient désigné.
Nous retrouvons là une dynamique bien connue dans les familles, les entreprises ou les institutions. Celui qui semble porter le problème est parfois celui qui permet au système de ne pas voir où réside réellement la difficulté.
La réponse des autorités a consisté à éliminer Billy. À première vue, pour l’époque cela paraît logique.
Pourtant, si Billy n’est qu’un symptôme, sa disparition ne modifie en rien les interactions qui l’ont produit puisque ce qui est traité ce n’est l’effet, pas les causes relationnelles et contextuelles.
Combien de Billy depuis Billy the Kid ont été éliminés aux Etats Unis où ailleurs ? Changer les acteurs sans changer les règles ne transforme jamais un système. Tant que celui-ci (nous ?) continuera à confondre le symptôme avec le problème, il produira de nouveaux Billy… puis il s’étonnera de leur existence.



